Suite d’un premier épisode consacré aux styles et inspirations débridées du pianiste. Quoi de mieux pour illustrer ces propos que deux sorties événements ?  

Avec ce nouvel opus, Keith Jarrett reste dans une continuité, celle de l’art du piano solo qu’il perfectionne depuis maintenant quatre décennies. Ces neuf pistes, témoignages de concerts qu’il a mené en 2014, apportent néanmoins de la nouveauté dans le processus créatif de l’artiste.

Concernant la musique déjà. On ne trouvera pas ici de tempo affolé (ceux pour qui la fougue est nécessaire se dirigeront vers le disque classique plus animé). Le pianiste y montre au contraire une grande volonté de partir haut dans ses stratosphères en privilégiant une harmonie large et un chant calme, intime. Côté sonorité on se retrouve souvent avec un langage qu’aurait pu formuler Fauré ou Debussy (part2), mais on cotoit également Chostakovitch (part1, incroyable introduction…) et bien évidemment Keith Jarrett lui même (part 4, part 6). Un tempo lent lui permet aussi de réaliser cet exercice difficile qui est le refus catégorique de répéter des schémas déjà empruntés, exercice que le pianiste a accentué depuis les années 90.

Mais l’autre “création” de l’album c’est ce travail de sélection que Keith Jarrett a réalisé parmi tous ses concerts de l’an passé. Un choix confronté à des paramètres aussi multiples que minutieux : en premier lieu le timbre du piano afin de rendre celui-là même homogène sur tout l’album; la présence de cet instant de grâce, expérience renouvelable en écoute, s’il en est; le choix des tonalités ou plus généralement des atmosphères…

Au final, et après plusieurs écoutes de ce travail, le constat est fait : Keith Jarrett signe là une œuvre émouvante et forte. Un album coup de cœur chez le Digitalophone !

ECM | Keith Jarrett [p]

Autre nouvelle sortie pour cet anniversaire, les concertos de Barber et de Bartok sont édités 30 ans après leurs enregistrements en concert en 1984 et 1985 (ce qui en dit long sur cette mine d’or qu’est la collection jamais parue et stockée chez ECM). Cette période représente à la fois richesse et mouvement pour le pianiste, en pleine explosion de répertoire avec ses avantages et ses difficultés (public jazz désorienté, non adhésion du monde classique à ses interprétations, refus de création de ses compositions). Pourtant ces enregistrements prouvent bien que Keith Jarrett a la force de caractère requise pour leur interprétation.

Le disque débute par le concerto de Barber, dont les traits néo-romantiques cachent une difficulté d’exécution que le pianiste maîtrise avec brio. La musique dévoile par ailleurs un compositeur américain conscient de l’avant-garde mais déphasé de son époque (le concerto a été composé dans les années 60) et finalement plus à l’aise avec les sonorités européennes du début XXe. La seconde pièce est le 3e concerto de Barber. D’apparence plus brutale, la pièce intrigue par l’emploi de modes et sonorités qui appartiennent au style du compositeur (travail sur les modes et les proportions). Là encore c’est également une interprétation haut niveau que le pianiste a livré ces jours-là.

Le concert fini par du Keith Jarrett pur et dur, une mélodie jazz, simple, improvisée, avec l’intelligence de l’instant, bref telle qu’on les aime… Comme une sorte d’ode à la musique qu’il affectionne tant et qui ne pourra jamais être définie en des termes trop réducteurs.

ECM New Series | Keith Jarrett [p], Rundfunk Sinfonieorchester Saarbrucken sous la direction de Dennis Russell Davies, New Japan Philarmonic Orchestra sous la direction de Kazuyoshi Akiyama