Au lendemain de la célébration de son 70e anniversaire et à l’aube de la sortie de deux nouveaux albums, le Digitalophone revient sur la carrière de l’artiste, profondément ancrée dans les deux styles que sont le jazz et le classique. Et ce beaucoup plus que l’on imagine…

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“Collegamento”, ce terme italien désignant la possibilité pour deux chemins d’être reliés via un troisième. C’est aussi la clé pour décrire l’oeuvre indéniablement jazz et irréfutablement classique de Keith Jarrett depuis les années 80. Pourtant lorsque l’on pense à ces deux genres en simultané, ce n’est pas forcément le nom du pianiste qui vient à l’esprit. Citons ce qui est maintenant considéré comme l’histoire de la musique américaine, à savoir le travail de Gershwin et de ses contemporains. Citons la légendaire session de Blue in Green, lors de laquelle Bill Evans initia Miles au 4e concerto de Rachmaninov et à Ravel ; invitation explicite au modal dont l’album qui suivra sera emprunt. Citons les expériences de Friedrich Gulda, Jacques Loussier, John Lewis, Joachim Khun, Enrico Pieranunzi, Yaron Herman et beaucoup d’autres… Mais Keith Jarrett a sa manière unique d’interpréter, de s’approprier et enfin d’intérioriser le genre classique. Il ne shunte jamais le style, il n’y a pas d’improvisation cavalière sur des partitions écrites par exemple. Et ses solos sont également le témoin d’une inspiration intelligente de ce patrimoine qu’est la musique classique.

Du minimalisme au baroque

Son travail discographique pour la série ECM new series, branche de la maison consacrée à la musique classique et contemporaine débutera dans les années 80. Les compositions choisies sont dans le plus pur style minimaliste mystique, avec notamment la collaboration avec Gidon Kremer pour enregistrer Fratres (et d’autres pièces) du compositeur Arvo Pärt. Minimaliste mais aussi virtuose qu’intense. D’autres enregistrements seront l’occasion de réinterprétations pour les œuvres d’Alan Hovhaness ou encore de Georges Gurdjieff, avec une affection particulière pour cette musique froide, et composée sur la base d’ostinato (forme très utilisée dans son album ultérieur, Changeless). C’est à partir du milieu des années 80 que les programmes des concerts du pianiste vont prendre une teinte résolument baroque, avec des choix de compositeurs comme Bach ou de ses contemporains Scarlatti et Haendel.

Paris Concert

En 1987 Keith Jarrett enregistre son premier disque de musique dite « classique », le premier livre du clavier bien tempéré de Bach. Avant l’écoute et face à la pochette, l’intrigue règne… A-t-on à faire à une interprétation fantaisiste ? Ou à l’inverse un objet musical sobre voire inconsistant? C’est bien au contraire un travail de fond sophistiqué que l’artiste nous a légué. Outre passant les difficultés techniques des préludes et fugues successifs, le pianiste se préoccupe juste d’une chose : faire vibrer cette immense joie austère que sont les compositions de Jean Sébastien Bach.

Un an plus tard en octobre 1988, dans la salle Pleyel (pas encore restaurée certes, mais sans flash d’appareil photo malheureux), Keith Jarrett va initier son concert en se servant des mécanismes du contrepoint. Cette impressionnante introduction repose la question d’un autre mécanisme, celui-ci éternel : où commence la composition ? Qu’est ce que l’improvisation ?

De cette période paraîtra de nombreux enregistrements de Bach et Haendel. Dans sa démarche, Keith Jarrett ira d’ailleurs jusqu’à employer des instruments anciens comme le clavecin ou clavicorde. Car n’oublions pas que l’époque est au renouveau de l’interprétation du baroque, ce qui va dans le sens de la recherche d’authenticité et de la grande liberté permise à l’origine par cette musique.

Mozart, profession jazzman

Le Mozart de Keith Jarrett n’a rien non plus d’une interprétation fantaisiste. Dans les concertos qu’il enregistre sous la baguette de Dennis Russel Davies en 1996 puis 1999, la démonstration est faite qu’il sait rester classique autant que les autres pianistes du genre. Notons tout de même un choix de tempos intelligents, ce qui renforce indéniablement le feeling contenu dans les écrits du compositeur. Exemple dans le 23e où Keith Jarrett opte pour un rythme assez lent, mettant de côté l’aspect candide du compositeur trop souvent exagéré, et optant cette fois pour la sensation et le groove. A propos des cadences, ces fameux moments où le soliste peut se laisser aller à des improvisations, rien ne sort du style mozartien, dont Keith Jarrett a parfaitement saisi le langage et la manière. Troublant… Mozart aurait-il été jazzman ?

Vers la flamme

En 1995 Keith Jarrett joue en concert à la Scala. Sans renier l’imaginaire dont il a posé les marques depuis le Köln Concert en 1975, le pianiste s’oriente à partir de ce concert vers une forme encore plus introspective, délaissant peu à peu les instants pop. Un exemple dans les années qui suivront est le premier mouvement de Radiance, un objet musical puissant, témoignage de concerts qu’il a menés à Tokyo et Osaka. L’exigence se veut extrême pour le pianiste, comme pour l’auditeur. Composition ou improvisation totale ? C’est toujours la question qui revient avec ces concerts en solos. Si le contenu est improvisé, force est de constater que cette musique funambule (sur le fil de la dissonance) est fortement inspirée par le début XXe, notamment Debussy ou Scriabine. C’est justement un siècle plus tôt, que ces compositeurs ont contribué à l’éclatement du système tonal occidental, en se fiant à leur qualité de synesthète notamment. Intuition, virtuosité, couleurs, le double album Radiance est tout cela à la fois mais aussi un bel hommage à cette musique toujours aussi contemporaine.

Ce travail, Keith Jarrett a continué de le mener jusqu’à récemment malgré son syndrome de fatigue chronique. Prochain article à venir dans le Digitalo, avec (vous l’aurez bien compris) une écoute des deux nouvelles sorties du pianiste : Creation (morceaux choisis de ses derniers concerts solo) et Concerto pour piano de Barber et Bartók sous la direction de Dennis Russel Davies, enregistrés eux en 1984.

Photographie :Roberto Masotti, Lucca Summer Festival, 2002.