Entretien avec Airelle Besson

A l’affiche ce soir du festival Jazz à Saint-Germain-des-Prés avec Nelson Veras, artiste en résidence à Coutances pour deux ans et demi, prix Django Reinhard du meilleur musicien jazz de l’année et nouveau quartet. Pas de doute, Airelle Besson fait partie des artistes jazz dont l’actualité est chargée. A la fois sensible et puissant, les oxymores ne manquent pas pour qualifier le jeu et les compositions d’une trompettiste qui devient incontournable… Interview exclusive du Digitalophone !

BERTRAND GUAY

Le Digitalophone : Tout d’abord, félicitation pour le prix Django Reinhard. Voici une petite liste non exhaustive des lauréats précédents : Martial Solal, Michel Portal, Richard Galliano, Sylvain Boeuf, Louis Sclavis, et très récemment Géraldine Laurent, …
Airelle Besson : … il y avait également Vincent Peirani l’année dernière, un très bon ami ! Pour être honnête, cette liste je l’ai moi aussi regardée lorsque que François Lacharme (président de l’Académie du Jazz) m’a annoncé la nouvelle, quelques temps avant la cérémonie. Ça a été beaucoup d’émotion car je ne m’attendais pas du tout à ce prix (si l’on peut le dire ainsi, car on ne fait pas de la musique en attendant un prix). C’est donc très gratifiant, une belle récompense de la part de gens qui sont connaisseurs dans le domaine (producteurs, journalistes). La frustration fut d’autant plus grande ensuite car je n’ai pas pu participer à la cérémonie de remise au théâtre du Châtelet, j’étais en tournée !

D : On voulait revenir sur l’album « Prélude » que vous avez réalisé avec Nelson Veras et plus particulièrement sur cet art qu’est le duo en jazz. Cet équilibre provient-il du fait que vous ayez longtemps joué ensemble ou est-ce quelque chose qui est lié à la personne ? Ou encore aux instruments, bien que ce duo soit assez singulier ?
A.B. : Trompette/guitare je confirme que c’est très singulier ! C’est les deux à la fois : je connais Nelson depuis douze ans et cela fait donc pas mal de temps que l’on joue régulièrement ensemble. Mais la personnalité compte énormément. On aime dire que s’il était pianiste et moi tromboniste on se serait trouvé quand même. Pour en revenir à l’assemblage des deux instruments, le jeu de guitare de Nelson (qui est assez court en terme de temporalité) peut être associé avec le mien, qui est composé en note longue ou percussive. La recette fonctionne bien de ce point de vue là. D’autre part, les compositions qui se trouvent dans cet album sont simples, composées comme des standards : une grille harmonique avec un schéma rythmique. La forme du duo permet à la fois une bonne interprétation de ce type de pièce et une élasticité qui fait que souvent, on peut aussi s’en détacher…

D : Comment as-tu travaillé pour réaliser les compositions de cet album ? Est-ce le résultat d’un travail écrit ou plutôt le fruit de sessions avec Nelson ? D’autre part, as-tu besoin de ton instrument pour composer une pièce ?
A.B. : Non, je ne compose jamais à la trompette. Rarement au piano, mais essentiellement à la table tel que je l’ai appris au conservatoire. Pour cet album, certaines compositions comme « Ma-ion » datent du tout début de notre rencontre alors que d’autres comme « Neige » ont émergé juste avant l’enregistrement de l’album. Dans tous les cas, elles ont été écrites dans l’optique de ce duo.

D : Neige, c’est le « tube » de cet album non ?
A.B. : On a effectivement beaucoup de retours enthousiastes, en particulier sur « Neige ». C’est un titre qui a été arrangé vraiment pendant la session, ce qui peut lui donner ce coté éphémère.

duo

D : Dans cet album il y a un standard, « Body And Soul ». On ne va pas philosopher trop longtemps, mais c’est quand même une chose étrange cet attachement qu’ont les jazzmen et jazzwomen aux standards, non ? C’est un exercice de style qui est toujours perpétué par les musiciens…
A.B. : Au-delà de l’exercice de style, c’est de la musique commune à tous les musiciens de jazz dans le monde. C’est-à-dire un répertoire dans lequel on peut puiser pour jouer à l’improviste avec n’importe quel autre jazzman. Aux États Unis, les mélodies peuvent même être entendues sifflées dans la rue, ça fait partie intégrante de leur histoire de la musique. J’adore vraiment les jouer… Mais pour revenir au disque, il faut préciser qu’il y a également le titre « O Grande Amor » d’Antonio Carlos Jobim, qui appartient aussi désormais à la catégorie des standards.

D : Le disque a été enregistré à Arles, il y a-t-il une raison particulière ?
A.B. : C’est moi qui ai fait ce choix. D’une manière générale, j’ai organisé l’enregistrement quasi intégralement car la maison de disques nous faisait confiance. Pour le lieu donc, je voulais garder le coté « live » et authentique, cela nécessitait à la fois de jouer côte à côte (pas au casque) mais aussi dans un endroit où l’acoustique était propice. Un jour, au festival Lubéron Jazz, une personne m’a parlé d’une chapelle à Arles. Le lieu, après quelques test, m’a totalement convaincue. Le son plus ample dû à la réverbération de la salle allait aussi dans le sens de notre duo.

D : Je ne sais pas s’il faisait très beau là-bas, mais il y a beaucoup de mineurs dans vos compositions…
A.B. : Ah ça s’entend ? C’est vrai  ! Je dois avouer que je n’ai pas eu la remarque encore, mais l’album est majoritairement teinté en mineur. Je vais souvent vers cette tonalité lorsque j’écris pour ma part.

D : Parlons maintenant de ton actualité, en dehors du concert ce mercredi avec Nelson, tu as entamé un projet avec ton nouveau quartet. On reste dans le jazz mais on s’éloigne de l’univers calme de ton duo.
A.B. : Oui, c’est un projet à la fois plus pêchu, plus énergique, plus « rythmé » et organique, avec des consonances pop. C’est aussi un projet chanté, il y a donc pour m’entourer : Fabrice Moreau à la batterie, Benjamin Moussay au Rhodes/Piano et Isabel Sörling au chant.

Airelle-Besson-quartet@Sylvain-Gripoix

D : Donc projet sans basse avec chanteuse ?
A.B. : Effectivement il n’y a pas de bassiste, mais on va dire que le pianiste se charge de l’harmonie et de la basse (au synthétiseur) . Pour la partie lyrique, j’ai écrit les paroles et j’ai longtemps cherché une chanteuse qui répondait à ce que je voulais exactement. J’ai eu du mal à trouver et puis finalement j’ai rencontré Isabel. Elle a ce petit quelque-chose magique des voix propres aux chanteuses scandinaves. Elle est très polyvalente, dans sa manière de donner de l’émotion aux morceaux les plus simples. Mais elle pratique aussi sans mal des choses plus contemporaines, par exemple elle utilise des effets de traitement de sa voix, ce qui donne un côté plus aérien aux compositions. J’ai vraiment hâte de jouer avec ce quartet !

D : Un disque est-il bientôt prévu ?
A.B. : C’est prévu effectivement. On enregistre ce mois-ci et il devrait sortir cet automne.

D : On va finir avec ce qui t’a inspirée jusqu’ici. Sans être exhaustive, quels sont les musiciens que tu as rencontrés – ou pas – et qui t’ont d’une certaine manière confirmé que le chemin du jazz était vraiment celui que tu voulais emprunter ?
A.B. : Je dirais d’abord Tom Harrell, que j’ai découvert quand j’étais étudiante et qui m’a marquée. Beaucoup d’autres évidemment, après je n’ai pas d’idole car je ne souhaite pas calquer mon style sur un artiste en particuliers. Il y a Paolo Fresu que j’ai eu comme professeur à Sienne ; on se croise souvent lors de nos tournées d’ailleurs. Pour finir, et même si lui est pianiste, j’ai aussi beaucoup écouté Keith Jarrett notamment pour sa manière d’appréhender la musique.


Une répétition des élèves de l’école Clairefontaine avec Airelle Besson avant leur concert à Jazz sous les Pommiers 2015, dans le cadre de sa résidence à Coutances…

Airelle Besson et Nelson Veiras seront en concert au Réfectoire des Cordeliers ce mercredi 27 pour le festival Jazz à Saint-Germain-des-Prés.

Photos : Bertrand Guay, Lucille Reyboz, Sylvain Gripoix

Musique : « Prélude », Airelle Besson (tp, comp) & Nelson Veras (g, comp), Naïve

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