La sortie du nouvel opus d’Anouar Brahem en ce début d’année était un des principaux événements attendu de la maison de disque ECM, et plus généralement dans le monde de la musique jazz/méditerranéenne. Le diamant du Digitalophone a longuement sillonné cet album à la fois grave et raffiné.

Petite digression sur cet instrument qu’est le oud pour commencer. Ce luth sans frettes, (tel un violon) est beaucoup utilisé dans la musique arabe, turque, perse, et voire plus loin… L’utilisation qu’en fait Anouar Brahem, finalement soliste avec son quartet plus orchestre, n’est pas naturelle quant à l’échelle du volume sonore capable d’être produite par l’instrument. Bien que quelques concerti aient été écris pour l’instrument (le très épique concerto d’Alaa Hussein Saber, ou le populaire dialogue pour Oud et Orchestre de Ammar El-Sherei) le oud n’est généralement employé qu’en petits ensembles, ou multiplié sur un rang de pupitre propre à l’instrument. Mais bien sûr les techniques du son permettent l’homogénéisation du volume sonore et la forme souhaitée.

La configuration que nous propose Anouar Brahem est donc singulière dans sa carrière mais aussi dans celle de ces instrumentistes.

10487226_775533919165560_8652011879346514897_nAnouar Brahem à l’ouverture du festival international de Carthage (crédit photo / FIC)

Fin de la parenthèse, venons en à ce double album ! Le projet était à l’origine un concert qui a eu lieu en juillet 2014 dans le cadre du 50e Festival International de Carthage avec le Tallinn Chamber Orchestra. ECM avait déjà transformé l’essai quelques mois auparavant en enregistrant l’album avec l’Orchestre de la Suisse Italienne dirigé par Pietro Mianiti.

Si la vidéo du teaser montre le début de thème très minimaliste de « January », ne nous y méprenons pas. Les talents du compositeurs sont là, le contenu berce et transporte. Les titres prennent leur temps pour se déployer, n’en rendant les modulations que plus délicieuses.

Les deux volumes sont homogènes avec le choix de la part de l’artiste d’emprunter la tonalité mineure exclusivement. Mais du mineur, on ne fait pas que de la tristesse…

Le duo guitare basse / clarinette basse donne une colonne vertébrale aux compositions, et créent de la tension. François Couturier intrigue par ses recherches modales (comme dans le magnifique et mystérieux « Like a Dream »); l’orchestre bouleverse en allant chercher ces sonorités de bande originale de film de la Nouvelle Vague (sur le titre « Kasserine » par exemple). On pense d’ailleurs souvent aux compositeurs Antoine Duhamel ou George Delerue, décédé récemment. Quoi de mieux pour ancrer cette musique dans un univers cinématographique? Le oudiste quant à lui nous impressionne toujours autant par son lyrisme et son potentiel mélodique (incroyable titre éponyme de l’album, « Souvenance »).

L’architecture de cet album tient finalement dans la diversité du savoir faire de l’artiste et dans sa capacité à amener ses développements. L’agitation présente dans certains de ces titre étant souvent le reflet des événements des printemps arabes d’il y a quelques temps : « Je ne prétends pas qu’il y ait un lien direct entre les compositions et les événements qui se sont déroulés en Tunisie », explique Anouar Brahem sur son site, « mais j’ai été profondément marqué par ce qui s’est passé… ».

Orchestre oblige, cet album est très écrit, et il n’est plus ici question comme dans les albums précédents de moments improvisés. Maniant avec habileté ce matériau qu’est l’orchestre, Anouar Brahem et son quartet nous livrent ici une musique plus que jamais cinématographique. Peut être la bande originale d’une société d’aujourd’hui, avec ses angoisses et ses tumultes. On vous conseille donc ce bel album.

ECM | Anouar Brahem [oud], François Couturier [p], Klaus Gesing [bcl], Björn Meyer [bg], Orchestra della Svizzera Italiana dirigé par Pietro Mianiti.