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Après Takuya Kuroda, voici un nouveau trompettiste issu de la jeune garde américaine à sortir un album chez Blue Note. La comparaison s’arrêtera d’ailleurs ici, tant les univers des deux musiciens divergent. Le sideman autrefois très demandé (Michel Portal, Esperanza Spalding, Steve Coleman, Herbie Hancock, Ron Carter…) que nous avions découvert avec son premier album Prelude en 2007, puis avec le très acclamé When the Heart Emerges Glistening en 2011, revient très en forme pour un troisième album : The Imagined Savior Is Far Easier To Paint. Et c’est avec une palette d’expressions sonores très large qu’Ambrose Akinmusire nous plonge dans des ambiances riches et variées. 

Tout en précision, entre des up-tempos et des ballades, entre un univers musical post bop et des parties chantées, The Imagined Savior Is Far Easier To Paint a de quoi séduire. C’est typiquement le genre d’album qui, difficile d’accès à la première écoute, dévoile sa profondeur et sa finesse aux auditeurs les plus patients. D’une maturité impressionnante, les mélodies sont complexes et travaillées, insérant des sonorités inattendues dans un jazz pourtant déjà résolument moderne. Le personnel sur l’album s’est par ailleurs considérablement étoffé depuis When The Heart Emerges Glistening. Outre son très bon quintet constitué du sax ténor Walter Smith, du batteur Justin Brown, du bassiste Harish Raghavan, et du pianiste Sam Harris, étendu à un sextet avec l’adjonction de Charles Altura à la guitare, Ambrose Akinmusire a fait appel à de très belles voix en les personnes de Becca Stevens, Cold Specks, et Theo Bleckman (qui ont tous trois participé à l’écriture des paroles). Ajoutez à cela un orchestre à corde (l’Osso String Quartet) que l’on peut particulièrement apprécier sur Inflatedbyspinning ainsi que la flutiste Elena Penderhughes et l’on sent tout de suite que le trompettiste a pris des risques. Mais des risques qui se sont avérés payants. Les compositions forment en effet une belle unité, et on se trouve transporté d’un univers à l’autre naturellement au grès des textures sonores, des atmosphères et des invités, chanteurs ou musiciens.

Il est remarquable de voir à quel point le quintet, qui reste la pierre angulaire de l’album, parvient à s’adapter à tant de paysages musicaux. Entre des compos très hard bop et des univers tout en retenus, Smith, Brown, Raghavan et Harris sont d’un soutient sans faille pour la trompette d’Akinmusire. Les mélodies développées sont parfois étonnamment complexes comme sur As We Fight ou Bubbles, ou traversent à la fois le free jazz, le post bop et la musique modale au sein d’un même morceau live (Richard) de 16 minutes qui clôture l’album : le quintet est en pleine possession de ses moyens. Rollcall For Those Absent montre même un engagement social et politique dans l’écriture d’Ambrose Akinmusire, quand une voix d’enfant récite la liste des noms de jeunes noires tués par la police. Et s’il ne fallait n’en retenir qu’un, notre choix irait sans doute à Vartha, et sa magnifique mélodie. C’est peut être le morceau le plus joyeux de l’album : initié par la guitare d’Altura qui est vite rejoint par la trompette d’Akinmusire au timbre très doux et dont les incartades du piano renforcent encore la chaleur.

Avec cet album auto-produit, Ambrose Akinmusire nous démontre tous ses talents de compositeurs. Nous connaissions déjà la virtuosité de sa technique en tant que trompettiste, mais nous sommes impressionnés ici par le formidable travail d’écriture. The Imagined Savior Is Far Easier To Paint est inattendu : en presque 80 minutes il traverse de nombreuses atmosphères musicales, tentent de nombreuses associations, propose des variations de tons, de structures et d’émotions, bref invite l’auditeur à vivre une véritable expérience pour peu que ce dernier fasse l’effort de s’y plonger. Ambrose Akinmusire confirme en tout cas qu’il est l’un des (nombreux) jeunes jazzmen américains incontournables.